Nous l’avons trouvée morte le 13 janvier au matin. Elle était allongée dans le pré. Apparemment elle a préféré mourir dehors que dans l’étable.
Pour tous ceux qui ne connaissaient pas son histoire : elle a vécu 19 ans enfermée et attachée à une corde, le regard toujours contre le mur, sans soleil, ni lumière. Il y avait un bref moment de lumière seulement si la porte s’ouvrait. Elle a vu toutes ses sœurs mourir au fil des années, puis elle s’est retrouvée seule.
Son propriétaire, atteint de démence, la nourrissait de moins en moins. Il l’oubliait.
C’est une aide familiale qui nous a averties que la vache mourait de faim et de soif à petit feu.
Personne n’intervenait.
J’ai téléphoné maintes fois à la tutelle et au maire mais pendant de longues semaines, rien n’avançait. Les voisins n’ont pas souhaité se mêler de cette affaire. Le sort de cette vache n’intéressait personne.
Finalement, quand nous avions déjà perdu tout espoir, nous avons appris la décision de la tutelle : nous pouvions la récupérer.
Morlind est allée la chercher avec un marchand. Milwaukee n’a pas hésité à sortir de sa prison, même si elle était très paniquée. Nous l’avons enfermée dans un box pendant quelques jours avant de la lâcher dans le grand pré de 15 hectares. Elle a tout inspecté.
Ce n’était pas moi qui m’occupais d’elle au quotidien mais j’aimais beaucoup l’observer, de temps en temps. Elle était souvent dans les collines, le regard dans le lointain. Le vent sifflait autour de son nez. C’était sa place préférée, comme si elle voulait attraper la vue sur les prés et la forêt.
Elle rentrait à l’étable uniquement la nuit et par mauvais temps. Elle n’a jamais traversé le grillage (comme toutes nos autres vaches) ni attaqué d’autres animaux. Au contraire, elle était le « bodyguard » des chèvres .
Chez nous, elle a triplé son poids et elle est devenue une vache très musclée, si bien qu'elle avait presque l’apparence d’un taureau.
Belle, fière et avec une souveraineté tranquille, elle était majestueuse et chaque fois que je la voyais je me disais qu’elle méritait tous nos efforts.
Elle a quitté cette vie comme la lady qu’elle était : discrète et noble.
Elle va me manquer et j’ai l’impression que j’ai perdu un être qui m’a impressionnée par sa dignité et sa résilience envers les humains.
Je me demande de quel droit nous envoyons des millions de vaches à l’abattoir. Je me demande pourquoi nous voyons dans nos habitudes « un droit », alors qu'il s'agit de meurtres, d'un massacre.